La légende de la reine de Saba et du roi Salomon – Shibeshi Esheté

L'original de cette séquence mainte fois peinte pourrait être attribuée à Afawarq Mangesha, (cf Raunig & Girma Fisseha, cat. 1). La copie de Shibeshi magnifie l'original en soulignant les lignes de force tracées par les yeux démesurément grands des personnages. Le déroulé narratif est classique, suivant à la fois la trame de la Gloire des Rois (le Kebra Nagast) et les traditions populaires éthiopiennes liées à la reine de Saba, prénommée Makeda, fille du roi Agabos.
Le Kebra Nagast développe les fondements de la mythologie politique du royaume chrétien d’Éthiopie. Il est rédigé en guèze, la langue classique éthiopienne, très probablement au xive siècle. La rencontre entre le roi Salomon et Makeda la reine d’Éthiopie y occupe une place importante. Brodant sur cet événement biblique (1R. 10, 1-13), le texte éthiopien fait naître un fils de cette rencontre, Ebn el Hakim, le « Fils du Sage », appelé aussi Ménélik. Celui-ci grandit en Éthiopie et, une fois adulte, va à Jérusalem rencontrer son père qui lui transmet alors la royauté sur Israël. Mais Ménélik veut régner en Éthiopie et s’en retourne chez lui avec douze héritiers des grands dignitaires d’Israël. Il emporte aussi avec lui l’Arche d’Alliance, Sion, conservée dans le Temple, avec l’accord divin bien entendu. Ce texte de la Gloire des Rois fait de l’Éthiopie la Verus Israël, le pays choisi par Dieu, car l’Arche d’Alliance fut donnée à Moïse sur le Mont Sinaï pour sceller l’alliance de Dieu avec le peuple élu. Le christianisme éthiopien est ainsi ancré dans l’Ancien Testament. L’Arche d’Alliance est considérée en Éthiopie comme un symbole chrétien et le Kebra Nagast explicite longuement le fait qu’elle symbolise la Vierge Marie, mère du Christ, réceptacle du Messie avec qui est conclu la Nouvelle Alliance. Le royaume chrétien bénéficie ainsi d’une double alliance avec Dieu et de là provient sa « gloire ».
L’enracinement de la royauté éthiopienne dans la généalogie salomonienne, le fait que les rois éthiopiens prétendent régner sur le trône de David et qu’ils se considèrent comme la Maison d'Israël, tout cela est constamment rappelé par les titulatures, les rituels, les chroniques royales. C’est surtout au xixe siècle que deux souverains, Yohannes IV (1871-89) puis Ménélik (1889-1913) reconstruisent la légitimité de l’état éthiopien en prenant appui sur la Gloire des Rois. Pour le premier, il s'agit de faire face aux prétentions des gouverneurs régionaux. Pour le second, qui choisit Ménélik comme nom de règne, il faut montrer aux puissances occidentales et colonisatrices que l’État éthiopien s’enracine dans une tradition chrétienne et politique très ancienne.
Les légendes sont composées d'un seul mot, souvent un verbe, que je mets entre guillemets dans les descriptions suivantes :
Ligne 1

  • un homme et une femme « dorment » ensemble
  • un serpent « crache » dans le fleuve
  • la femme « se baigne » dans ce même fleuve où la semence du serpent entre en elle
  • elle « donne naissance » à un enfant et à un serpent, fruits de son union, le même jour, avec un homme puis de sa fécondation par le serpent, à son insu.
  • on lui « rend visite » comme il est de coutume pour les jeunes accouchées
  • le serpent, à qui la femme avait donné naissance, « dévore » des êtres humains.

Ligne 2
  • on « se pose des questions » à propos de ce qu'il convient de faire avec ce danger
  • on « apporte un tribut » sous forme d'agneaux au serpent dévoreur d'hommes
  • on donne le « tribut » au serpent
  • on « discute » à propos du sort à réserver au serpent
  • du « poison » est récolté avec précaution sur un arbre
  • le poison est « pilé »

Ligne 3
  • le met empoisonné est mis à « cuire » par la mère du serpent, représentée avec son enfant humain sur le dos
  • son mari, se couvrant le nez, fait boire ce poison à une « chèvre »
  • ils apportent ce « tribut » empoisonné
  • ils le donnent au serpent
  • le père de l'enfant humain « tue » le serpent empoisonné
  • il est nommé roi et « il règne »

Ligne 4
  • un « banquet » est donné pour célébrer cet évènement
  • la fille du roi est « présentée » à un haut dignitaire
  • le roi est sur son lit de mort et dicte ses « dernières volontés » : sa fille Makeda doit lui succéder
  • le « cadavre » du roi est enveloppé
  • « veillée funèbre »
  • on « creuse » la tombe

Ligne 5
  • « enterrement »
  • « cérémonie funèbre »
  • « lamentation »
  • la fille du roi « demande » si son peuple se souvient des dernières volontés de son père, à savoir qu'elle doit être couronnée reine
  • elle « prie » pour que le serpent que son père avait tué revienne et tue à nouveau des gens
  • le serpent « dévore »

Ligne 6
  • ils « supplient » Makeda qu'elle les délivre du serpent
  • elle « tue » le serpent
  • elle « règne »
  • un « banquet » est donné
  • un « marchand » arrive en bateau depuis l'autre rive de la Mer Rouge
  • il « apporte une missive » du roi Salomon

Ligne 7
  • il « emporte un parfum » en présent pour le roi Salomon
  • il arrive à Jérusalem devant « la porte de Salomon »
  • « il donne le parfum »
  • il emporte à nouveau « une lettre »
  • il « donne la lettre » à la reine Makeda
  • « elle prend congé » de sa cour et de son peuple

Ligne 8
  • « elle voyage »
  • « en barque »
  • « à la porte de Salomon »
  • « il l'accueille »
  • un « banquet » est donné en l'honneur de la reine d'Éthiopie
  • le « dîner lui est présenté » et c'est un dîner extrêmement épicé

Ligne 9
  • « il lui demande » une seule chose, c'est de ne rien prendre dans son palais qui ne lui ait été proposé sinon il passera la nuit avec elle
  • le roi Salomon « la prend » car elle s'est levée pour boire de l'eau sans qu'on ne lui en propose
  • « ils dorment » ensemble
  • le roi Salomon « prend » aussi sa servante
  • « ils dorment » ensemble
  • le roi donne une « bague » à la reine, semblable à celle qu'il porte lui même

Ligne 10
  • la reine s'en « retourne » chez elle
  • elle « rentre dans son pays »
  • la reine et sa servante « donnent naissance » chacune à un enfant
  • ils grandissent et « jouent au jeu de maillet », le ganna
  • l'un d'entre eux est « blessé »
  • le fils de la reine et celui de la servante « veulent savoir » qui est leur père. La reine leur tend un miroir afin qu'il puisse voir l'image de leur père.

Ligne 11
  • ils « partent en voyage » vers Jérusalem
  • « en barque »
  • ils arrivent à la « porte de Salomon »
  • un « banquet » est donné en leur honneur
  • ils vont « à l'école »
  • le roi Salomon leur « donne des conseils »

Ligne 12
  • le fils de la reine Makeda « demande » au roi
  • il « dérobe » les tablettes de la Loi et l'Arche d'Alliance
  • il part « en chariot » avec l'Arche
  • « de retour »
  • il « retrouve sa mère »
  • un « banquet » est donné en son honneur